Malika Mar22

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Malika

 

Malika m’a élevée. Dans tous les sens du terme. Malika avait 18 ans quand je suis venue au monde. Je lui ai fait rater son bac cette année là. L’année d’après, elle ne s’était même pas présentée aux examens. J’avais contracté la coqueluche et pour je ne sais quelle raison, elle se sentait coupable. L’instinct maternel sans doute. Elle avait veillé sur mes insomnies et mes quintes de toux. Elle avait perdu davantage de poids, aux dires de ma mère qui angoissait du coup pour nous deux.

Malika avait échappé de peu à un misérable destin en rencontrant cette cousine éloignée qui ne pouvait se résoudre à laisser une jeune fille toute maigrichonne passer à côté d’une scolarité normale et porter sur sa frêle ossature le poids d’un ménage dans une maison de riches. Il n’était pas question que ma mère paie la sienne pour l’avoir. Ce n’était pas une domestique, mais une cousine qui allait avoir peut-être une chance de s’en sortir, contrairement à ses soeurs. Elle avait donc dix ans lorsqu’elle a rejoint le jeune couple à El Jadida, où elle a pris le chemin de l’école.

Je suis née 8 ans plus tard. Dans mes tout premiers souvenirs de Malika, j’ai en tête l’image de ce sourire indélébile, ces joues qui rougissaient comme des tomates, ce teint bronzé que j’aimais tant et des yeux tellement bridées que j’en étais fascinée. Jamais Malika ne me refusait une demande ou un caprice. Mon bonheur à mon retour d’école était de me retrouver seule avec elle et de profiter de toutes ses faveurs avant le retour des autres. Elle avait toujours quelque chose pour moi : une gaufrette, un fruit, une glace, des caramels ou, à défaut, de gros câlins qui couvrent la peau et rassasient l’âme. Malika était pour moi une fée chocolat qui veillait sur moi en absence de ma mère, obligée de travailler toute la journée à quelques dizaines de kilomètres de la maison. Dans cette tendre jeunesse, jamais sa couleur ne m’a inspiré autre chose que la succulence du chocolat ou le croustillant d’une pâte bien cuite. Elle nourrissait ma vie.

Je ne sais pas à quel âge j’ai vraiment commencé à faire attention aux mi-regards qui scrutaient curieusement Malika. Je me souviens seulement du mot « Ka7la » (noire) et d’une question très bizarre : « wladek hadouk oula khatfahom? » (Ce sont tes gosses ou tu les as kidnappés?), suivie d’un rire mauvais… J’avais du mal à comprendre l’absence de chaleur dans les phrases ou les yeux de ces inconnus. Du mal à assimiler que l’on ne vît pas la source de bonheur qu’elle était pour moi et qu’elle pouvait être pour le monde entier. Peu à peu, l’âge aidant, je déchiffrais enfin certains messages insinués ou clairement dits.

Je l’ai toujours accompagnée dans ses balades. Souvent, lorsque sa timidité et sa vertu la cantonnaient au silence face aux avances d’un jeune cavaleur, elle devait très vite faire face aux insultes du goujat irrité : « Tu te crois belle? t’es qu’une négresse (ou servante pour traduire littéralement Khadem) ». J’ai tellement vu ses yeux perdre leur brillance et se ternir d’amertume, que j’avais pris l’habitude de couiner à chaque fois qu’un homme s’approchait de nous, question de détourner l’attention de Malika et de parasiter les tentatives du prédateur.

Certaines sorties pouvaient même se transformer en désagréables expériences lorsque nos pieds nous portaient un peu loin du quartier tranquille où on vivait. Certaines d’entre elles étaient d’une telle violence, d’une telle obscénité, que je me sentais saisie par un tel élan de haine et de répugnance. De peur aussi, des fois. Oui j’ai eu mal à chaque fois qu’on l’a appelée « 3azwa, 7ertania ou ja7mouma ». C’était pour moi des coups de poignard auxquels j’aurais aimé m’interposer pour qu’elle n’en soit jamais atteinte. J’aurais aimé en absorber tout l’écho pour que rien n’altère sa paix, ou ne déchiquette son amour propre. Malika était pour moi cette mère qui ne m’a transmis qu’amour et tendresse. Elle l’est toujours d’ailleurs malgré la distance et les aléas de la vie qui nous ont séparées. Je la revois sangloter en silence en me tenant par la main comme un précieux trésor qu’aucune blessure ne saurait faire oublier. Je la revois essuyer ses larmes par pudeur, pour ne pas mettre mes parents dans l’embarras de prendre sa défense face à de vulgaires personnages.

Pour la plupart des gens, ces mots s’envolent et s’oublient. « Ça ne te collera pas à la peau », me disait même Malika avec un sourire qui perdait de sa fraîcheur de jour en jour. Je ne crois pas qu’elle ait jamais pensé le mot racisme pour décrire la discrimination qu’elle subissait, étant donné qu’elle était elle même marocaine. Mais alors comment appeler cela, dites moi? Et surtout comment me convaincre que son âme et celles des milliers de personnes de sa « condition » n’en portent aucune cicatrice, si moi-même j’en garde quelques séquelles?

Aujourd’hui, Malika vit en Espagne. C’en est pas fini avec le rejet pour elle. Elle a vécu le racisme sous d’autres formes, mais à chaque fois que je la vois, elle me paraît plus confiante. « Lorsque tu es dans un pays qui se dit de droit, tu peux dénoncer le racisme. Tu ne te laisses pas faire », nous raconte-t-elle. J’aimerais tant lui dire que le Maroc change dans ce sens, mais à la lecture de ces commentaires qui nient les ségrégations et banalisent ou même justifient certains comportements méprisants, je ne m’y trompe pas.

Reste où tu es, Fée chocolat…