L’autre moitié du ciel : une réflexion sur la journée de la femme Mar09

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L’autre moitié du ciel : une réflexion sur la journée de la femme

 

Le principe d’une célébration de la femme tel jour de l’année me paraît aussi sympathique qu’absurde et insuffisant. Il y a dans cette institution symbolique une condescendance masculine implicite qui me dérange et qui a régulièrement empêché en moi tout lyrisme militant. La femme mérite bien davantage qu’un rite annuel. Pour faire bonne mesure, il eut fallu qu’on institue pareillement une journée de l’homme avec un petit « h »…

Du fait qu’elle a été arrachée par des féministes radicales, cette concession me parait aussi porter irrémédiablement la marque d’une sensibilité, d’une représentation des rapports hommes-femmes et d’un style de combat datés, dont le credo mériterait d’être reformulé.

La lutte des féministes pour l’égalité juridique, politique et économique, qui a globalement porté ses fruits aujourd’hui, est probablement très, très ancienne. On aurait tort de le faire remonter aux vociférations des féministes américaines des années 60, ou à Olympe de Gouges, figure humaniste de la Révolution française, à laquelle ses écrits avant-gardistes valurent la pendaison.

Sans être historien, je peux affirmer qu’il y a eu, à toutes les époques, des féministes, c’est à dire des femmes soucieuses d’équité et de justice et sceptiques quant au fondement divin de la domination masculine. Qu’elles aient assumé en conscience le risque d’être châtiées ou qu’elles se soient emmurées dans un silence réprobateur, ces femmes lucides dont l’histoire n’a pas gardé trace doivent se compter par millions.

Les Arabes du VIIème siècle n’étaient pas en reste. Le très beau livre de l’écrivaine algérienne Assia Djebbar, « Loin de Médine », en atteste. Tordant le cou aux stéréotypes usuels (occidentaux et islamistes) de la femme musulmane éternellement voilée et cloîtrée, et rappelant que le féminisme n’est pas l’apanage de l’Occident, elle y brosse le portrait de contemporaines du prophète parfaitement individuées, farouchement dignes, sûres de leur droit à la singularité, proclamant même parfois la vérité irrépressible du désir. Les voix de Fatima, la fille du prophète, de Atyka ou de Shadjah (la poétesse intraitable à qui l’on coupa la langue et les mains) nous font entendre une histoire autre, possible, occultée, inimaginable. Ainsi de celle d’Oum Keltoum, épouse de Zubayr, guerrier fameux et cousin de Muhammad, qui rejette son mari, qu’elle juge trop fruste et trop brutal, et que le prophète, ce champion de la cause des femmes, déclare libre. A l’instar du Christ, trahi par une Eglise misogyne qui, au Moyen-âge, décrètera hérétiques et sorcières toutes les femmes inspirées rebelles à l’ordre patriarcal, le prophète était à n’en pas douter un féministe avant la lettre composant avec les pesanteurs du milieu bédouin.

Féministe, tout homme respectueux de l’autre moitié du ciel, et de la dignité humaine en général, se doit de l’être. La question féminine n’est pas dissociable de toutes les autres questions touchant à la liberté et à la dignité. La liberté est indivisible, et celle du plus grand nombre ne peut qu’augmenter et pérenniser celle de chacun. La violence et l’exploitation dont les femmes sont encore l’objet dans un grand nombre de pays (y compris dans les pays dits développés) prouvent que le combat n’est pas près de s’achever. L’égalité juridique ou économique formelle n’abolit ni le viol, ni l’exploitation économique (bien réelle), et moins encore l’esclavage sexuel, cette survivance cruelle et barbare au cœur du XXIème siècle.

* »L’autre moitié du ciel » est un article que j’avais écrit pour « Femmes du Maroc » il y a quelques années à l’occasion du 8 mars. Je vous le livre tel quel, bien que je sache qu’il aurait mérité d’être mis à jour.

Adil Hajji : Philosophe, journaliste et enseignant