A Fatima

Je n’ai pas connu Fatima Mernissi. Pas personnellement j’entends. Pour moi, c’était quelque chose qui pouvait attendre, puisqu’elle était éternelle. C’était comme une sorte de pensée magique… ou alors la conviction inconsciente que je la rencontrais chaque jour dans les rues de mon pays. Dans les visages des femmes délivrées des harems. Du moins, des murs de béton, car les murs de âme demeurent souvent infranchissables. Je la rencontrais aussi dans mes prises de position, quelques fois irréfléchies et me disais que c’est parce que des femmes comme Fatima ont tenu tête au premier jet de pierre que je peux aujourd’hui m’aventurer dans l’arène sans armure.

Un jour, en 2012. On m’invita à un panel organisé par le CNDH avec des gens au très lourd passif militant. J’étais censée représenter la génération de féministes en herbe. Des bébés râleuses dont la conscience s’est tout juste réveillée par les premières brises du printemps arabe. Je n’avais rien contre, même si je n’avais jamais eu le militantisme tenace. Mais, avec des femmes, on avait créé une sorte ce blog collaboratif pour déverser nos ires et nos rires. On l’avait appelé Qandisha.

Une dame, dont j’ai malheureusement oublié le nom, me demanda pourquoi ce nom de Qandisha. Je m’apprêtais à répondre avec lassitude à cette question redondante chez moult bonne gent qui s’effarouchait de l’évocation de la diablesse, quand j’aperçus une lueur intrigante dans les yeux de la dame. Je lui racontai donc consciencieusement comment l’idée de ce nom nous était venue. Comment on avait prédit qu’en parlant d’autre chose que de la beauté, la mode et la cuisine, on allait à l’encontre de l’idée qu’on se faisait de nous et que le pire que l’on pouvait subir, c’était d’être accusées de traitrise, stigmatisées de mille noms d’oiseaux… ou de belles de nuits, flagellées, lynchées, diabolisées… Un peu comme une femme qui avait dans le temps, dans les différentes versions de son histoire, subi le courroux des hommes et qui s’était transformée en être maléfique, conduisant à la damnation et à la perte de la raison… Qandisha était non seulement notre idole, mais celle qui avait encaissé pour toutes les femmes rebelles pour les générations ultérieures et celle à venir.

Et là, le visage de la dame s’éclaira d’un coup. Elle me raconta qu’en 1981, un collectif de femmes militantes s’était constitué pour rallier leurs paroles et donner de la consistance à leurs revendications. A l’heure où l’on cherchait un nom pour le collectif, Fatima Mernissi avait proposé… Qandisha. Mais ses consoeurs avaient préféré quelque chose de moins provocants à l’époque…

Que dire ? je suis née en 1981 et j’aime à croire que les idées sont des émissions physiques qui restent suspendues dans le ciel en attendant que quelqu’un arrive à les cueillir. J’aime beaucoup l’idée d’avoir chopé le féminisme bébé, de cette façon là. C’est plus romantique que de parler de frustration…

Mais cela ne change rien au fait que j’aurais aimé rencontrer Fatima. Parce que celle qui s’est sortie de l’enfermement d’un harem pouvait mieux que quiconque voir les murs intérieurs. Ceux qui enferment l’esprit dans des sentiers tracés de la pensée unique.

J’aurais peut être mieux appréhendé ceux ont empêché ma mère, lettrée et ouverte pourtant, de briser les derniers bastions de l’archaïsme. Ceux qui lui ont fait renoncer à l’idée d’un testament égalitaire alors qu’elle était complètement convaincue de la justice de cette entreprise. Ceux qui l’ont retenue de divorcer et l’ont condamné au sacrifice sacré de la féminité sur l’autel de la maternité.

Je t’aurais demandé, Fatima, quelle autre prison retenait encore une femme comme elle. Elle qui avait apporté la mixité à chaque collège qu’elle a dirigé. Elle qui n’avait jamais porté le voile, même quand la chimio a emporté ses beaux cheveux, parce qu’elle n’avait pas une tête à foulards plaisantait-elle. Elle qui usait tyranniquement de son pouvoir sur les professeurs de musique et sur les pauvres élèves pour leur infliger ses tentatives d’imiter Ismahane lors des fêtes de son collège. Elle qui avait pleinement occupé son quartier et sa ville parce qu’elle n’arrivait pas à passer inaperçue. Elle qui avait subi très jeune le départ d’un père libre, l’impuissance d’une mère sans instruction et toute l’injustice qui en découlait.

Je t’aurais demandé, Fatima, pour quelle raison avait-elle tenté de me brider alors que j’étais une copie conforme d’elle.

Tu ne m’aurais peut-être pas donné de réponses. Non. Ton jeu à toi c’est de susciter davantage de questions…

J’aurais aimé aussi que tu rencontres l’enfant que j’étais, dont la super-héroïne préférée était la femme invisible. Je crois que je suis passé légèrement à côté de ce rêve ! Puis la femme que j’étais avant de réaliser que mon corps était mon royaume et non ma prison. Beaucoup de femmes continuent à le percevoir ainsi…

J’aurais aimé que tu rencontres mes amies dont l’émancipation ultime les a conduites à s’enfermer dans des caisses de fer, au lieu de remplir de féminité l’espace pour lequel tu n’as cessé de lutter.

J’aurais aimé que tu rencontres toutes les femmes, au moins une fois pour, si ce n’est les transformer, leur inoculer un germe de liberté, un soupçon de révolte, une ébauche de d’insoumission… un mal peut-être, mais pour un bien.

Mais trêve de pleurnicheries !  Je n’ai jamais trébuché sur un regret ou sur une occasion manquée. Je te promets solennellement de parler de toi à toutes celles qui me demanderont comment  porter fièrement  sa féminité dans un monde qui divague…

  • Texte écrit à l’occasion des journées Ibn Roch en hommage à Fatima Mernissi